Burns"Toxic" de Charles Burns, éd. Cornélius, 2010

 

 

 Singulier album que celui-ci : il se place, dès la deuxième case, sous le signe de Tintin (la première étant noire, la découpe de sa houppe est bien le premier signe du récit donné à voir). Ce qui, dès la couverture, est annoncé : un œuf géant tacheté de rouge renvoie explicitement aux champignons de "L'étoile mystérieuse", mais le sens en est déplacé du règne végétal au règne animal - déplacement pourtant contredit par le quatrième de couverture où l'œuf donne naissance à une plante (il ne faut pas trop se fier aux signes), où plus qu'un déplacement c'est une fusion qui s'opère pour ouvrir sur quelque chose d'étrange et vaguement menaçant. Un peu plus loin, on aperçoit sur le lit du personnage principal, Doug, un album de Nitnit, Tintin à l'envers. Plus loin encore, Doug monte sur scène affublé d'un masque de Tintin et se présente comme étant Nitnit. C'est peut-être bien de cela qu'il s'agit, d'un renversement complet d'un récit à la Tintin : on passerait ainsi d'une narration claire, très structurée et parfaitement lisible (du moins à partir du "Lotus Bleu") à une autre non pas incompréhensible et délirante, mais plutôt sombre et ambiguë, navigant entre des signes qui se déplacent, se modifient, changent de registre, où le sens se fait mouvant jusqu'à en devenir un rien inquiétant. Pour le dire autrement, Nitnit conserve le nom de Tintin, il y est toujours lisible, s'y entend encore, son inversion ne le rend pas étranger seulement étrange. Dans un récit à la Tintin tout est fait pour accompagner la compréhension de l'action et de l'intrigue. En inversant ce mouvement Burns ne raconte pas rien ni n'importe quoi : ici aussi tout s'imbrique et le jeu des signes tisse un sens qui évite l'anéantissement ou la dispersion du récit. Simplement, si avec Hergé les signes vont tous dans le même sens et permettent de confirmer le développement de l'intrigue, avec Burns ils déroutent et déstabilisent. Pour compliquer les choses, le récit se déploie entre deux mondes, un "réel", un imaginaire, entrant en une étrange résonance, et où des signes s'y disséminent et se répondent de l'un à l'autre. Burns dédouble son propos, dédoublement qui fait aussi unité, puisqu'un rapport, certain bien que mouvant, lie les deux mondes et en organisent les intrigues respectives : d'un monde à l'autre c'est comme si le sens était rejoué et réarrangé à travers des signes en recombinaison. De fait, une autre ombre tutélaire plane sur "Toxic" : celle de William Seward Burroughs. Dans la séquence décrite précédemment où Doug monte sur scène et se présente comme étant Nitnit, il ajoute : "alias Johnny 23". Burns cite là le titre d'une nouvelle de Burroughs qui devient, par le "alias", un autre nom pour Hergé : ils sont équivalents mais signent des imaginaires différents. Ce titre, Burns l'utilise aussi pour une version noir et blanc, recadrée et remontée de "Toxic", éditée par Le Dernier Cri (version formant un récit complet à la fin énigmatique, alors que celle de Cornélius sera en trois volets). Cette façon de procéder est proche d'une technique d'écriture de Burroughs : le cut-up. Cela consiste à prendre un texte (ou plusieurs, mais ici un), à le découper en plusieurs parties et à en réassembler les morceaux différemment. Ce processus permet de le déconstruire et d'en redistribuer le sens, et de produire un nouveau texte gardant l'empreinte de l'ancien. Il faut cependant noter que dans ce processus, ici, des cases, et même des séquences entières, disparaissent : tout n'est pas recombiné. Dans le même mouvement, des dessins et séquences nouvelles apparaissent, elles n'appartiennent pas au premier volume de "Toxic". Mais on peut raisonnablement supposer qu'elles sont extraites des volumes suivants, ce qui constituerait une manière de fold-in, autre technique d'écriture de Burroughs. Il faudrait, pour bien faire, réaliser une comparaison minutieuse de ces deux versions, en analyser les altérations et modifications du sens qui s'y opèrent. Voir comment le montage induit la compréhension des images, sorte d'effet Koulechov appliqué à la bande dessinée. C'est là un travail qui dépasserait largement le cadre de cette simple chronique. Ce qu'on peut dire, cependant, c'est que si "Toxic" est la version plutôt Hergé du récit (album cartonné couleur, format standard), "Johnny 23" en serait la version plutôt Burroughs (Format non conventionnel, noir et blanc, pagination plus importante, texte réécrit en un alphabet illisible rappelant les idéogrammes). En attendant plus, on peut peut-être se risquer à poser l'équation suivante : Hergé + Burroughs = Burns – à peu de chose près.