09 février 2006
En vrac et comme ça vient (suite 5)
Perte de temps :
-Bernard Stiegler a bien analysé ce processus de la tendance lourde de nos sociétés à ne fonctionner que sur une pure synchronie. Même quand il est question de mémoire, d'histoire, ou alors d'avenir, cela se fait sur un mode synchrone, c'est-à-dire en fonction des impératifs d'un ici et maintenant perpétuel. Il n'est plus d'autres temps que celui-ci, ni d'autres lieux hors le monde marchand. Ce présent qui ne cesse induit la consommation compulsive du temps lui-même, au travers toute sorte d'objets plus ou moins culturels (cinéma, bande dessinée, DVD, jeux vidéos et informatiques, univers virtuels, produits dérivés, etc…).
-L'impératif de cette pure synchronie est la mise en œuvre d'une compulsion de répétition, il s'agit de répéter sans fin et dans la panique de l'instant le plaisir de la consommation du temps. Mais cette consommation ne laisse rien, ne crée rien, ne produit rien, elle est en pure perte et le sujet s'y abolit tout entier.
Spectacle du monde :
-La presse est là surtout où ça fait spectacle -où ça peut faire spectacle. Elle met en scène ce qui advient, plus qu'elle ne l'analyse ni ne le pense. Elle accompagne et renforce le monde spéctaculaire-marchand. Non pas par volonté délibérée mais parce qu'elle lui appartient de fait. La presse libre est indépendante est quasiment inexistante parce qu'elle s'est inscrite -jusqu'à s'y immerger- dans l'économie de marché.
-À preuve : les gratuits entièrement financés par les annonceurs. Ils sont plus un support à la vente qu'un espace pour l'information. Elle est ici secondaire. Elle en dit juste assez pour faire croire à chacun qu'il est certes informé à minima mais qu'il n'a pas besoin d'en savoir plus pour pouvoir se faire une opinion. Et c'est bien de cela dont il s'agit : permettre la formation d'une opinion, d'un quant-à-soi, contre la possibilité d'une pensée. On est dans le cas de TF1 où ce qu'il faut c'est vendre du temps de cerveau disponible. Disponible au message marchand, le reste n'ayant que peut de valeur.
Fruit défendu :
-Adam et Ève, après avoir mangé du fruit défendu, se découvre nu. Cette découverte du corps est celle du sexe, de la fonction sexuelle du corps. Là serait le mal : se découvrir sexué. Parce que le sexe renvoie au corps, à la matière, à l'éphémère, c'est-à-dire à un temps où ça meurt. La connaissance du corps signe celle de la mort en même temps qu'elle ouvre sur le désir.
-La prise de conscience d'être corps est aussi celle d'une imperfection de nature : dieu ne peut pas faire que la création ne soit pas matière. L'homme comprend qu'il n'est pas de la même substance que lui et qu'il n'y participe en rien. Il en est originellement séparée. Dès lors, il n'est plus d'innocence possible, et l'Eden est perdu. Mais ce qui se gagne n'est rien moins que le monde et la possibilité d'une histoire.
Engagement :
-Engagement. De “en” et de “gage”. S’engager, ce serait se mettre en gage, être caution de son action, soi-même la caution, le garant comme la garantie, c’est-à-dire celui qui en répond, s’en affirme responsable : par mon engagement, je revendique la responsabilité pleine et entière de ce que je fais, et il n’est d’autre que moi qui puisse en répondre.
-La responsabilité liée à l’engagement suppose une attitude éthique, le rapport à l’autre n’y est pas neutre ni absent, d’autant plus que si on entend bien le mot engagement, celui-ci signifie aussi promesse.
-Qu’est-ce qui se promet dans l’engagement ? De quelle promesse s’agit-il ? De tenir, de maintenir son action en vue d’une fin et de mener un travail critique permettant l’émergence des conditions de possibilités de son avènement.
-L’engagement est lié à un projet (politique, social, philosophique, esthétique, etc…), sa promesse en est donc l’actualisation, sa mise en acte, il m’engage comme il engage les autres, il m’engage auprès des autres, car ce qu’il vise ne peut s’entendre que s’il fait place à l’autre.
Parmi :
-La singularité n'a pas de nom et ne s'identifie à rien, c'est en cela qu'elle est quelconque, car toujours sans cesse informée, indéfiniment tendue vers la possibilité d'une forme et le désir d'un nom -mais d'un nom qui ne serait pas l'affirmation péremptoire d'un sujet, plutôt le signe d'une présence parmi les autres, l'expression d'un anonymat signifiant.
Génèse :
1- Bon, d’abord, y’a rien.
2- Pendant une éternité, c’est comme ça, y’a rien.
3- Des ténèbres, de l’eau, rien.
4- Dieu s’ennuie ferme dans ce rien.
5- Et puis en plus, y fait tout noir, on n’y voit rien.
6- Alors dieu dit Lumière et, paf ! lumière.
7- Mais y’a pas plus à voir.
8- Dieu sépare la lumière –il dit jour, de la ténèbre –il dit nuit.
9- Bon, ça fait un jour, le premier, et ça fait une nuit, la première.
10- Après une éternité, paf ! un jour, le premier, et paf ! une nuit, la première, c’est rien, mais c’est déjà ça, un jour, une nuit.
11- Avant, ça compte pas.
12- Pas possible de compter, puisque tout tout le temps pareil avant.
13- Dieu est content, y’a encore rien, mais c’est déjà ça, donc un jour, donc une nuit, premier jour.
Deuxième jour :
1- En vérité, y’avait pas vraiment rien, y’avait déjà la terre tout en bazar, et de l’eau, plein, partout, que ça.
2- De l’eau en bas, de l’eau en haut, de l’eau partout que ça indistinctement.
3- Pour se repérer un peu, dieu appelle un plafond au milieu des eaux pour séparer l’eau de l’eau.
4- Et alors, repaf ! un plafond, avec au-dessus, de l’eau, et en dessous, de l’eau.
5- Ainsi, de l’eau partout que ça, et au milieu, un plafond.
6- Dieu dit au plafond “Ciel”, et voilà, c’est le Ciel.
7- Le Ciel, pour séparer l’eau d’en bas de l’eau d’en haut, se repérer un peu.
8- Pour l’instant, pas encore de terre visible, pas encore.
9- Seulement de l’eau partout que ça, avec un plafond au milieu, le Ciel.
10- Pas encore de terre, pas encore de vie, nulle part où prendre pied, mais ça viendra.
11- Pour l’instant, seulement ça, plafond au milieu des eaux, le Ciel.
12- Bon, ça fait encore un jour, ça fait encore une nuit, deuxième jour.
Tout un monde :
-COMMENÇONS Quand bien même tout a déjà toujours commencé Un mot puis un autre et encore un autre Ça va bien faire une phrase Puis encore un mot Au bout du compte un texte (Peut-être) Et dedans le monde UN monde en tout cas Des mots puis le monde un monde Bon ça avance On va peut-être y arriver
-Un texte et puis encore du texte on accumule et puis voilà ça fait un livre Un texte encore du texte on dit ça fait un livre Ça peut faire un livre C'est du texte et ça peut faire un livre Quelque chose comme un livre Mais on aura pas écrit un livre on aura juste accumulé du texte et avec ça on se dit ça peut faire un livre Quelque chose comme un livre Et dedans le monde Un monde Enfin un monde Quelque chose comme un monde à peine semblable à un monde Mais bon un monde quelque chose comme un monde Bon Ça avance
Un mot/une phrase/un texte/un livre/un monde
Centre du monde :
-Un monde vient à la fin -quand le livre est achevé Et le monde est ce qui se donne en premier il est toujours déjà là on naît dedans avant même de pouvoir en dire quoique ce soit il y a le monde il n’y en a qu’un celui là pas un autre et dans le livre il y a un monde celui-ci un autre et il est rond et il répond à celui-là y fait écho le reprend le déplace le déforme le transforme etc…
le monde/un monde
-et il est rond avec un centre et une direction un monde est toujours rond quand bien même on imaginait la terre plate Le monde -un monde- lui est rond avec un centre et une direction Mais c’est pas Je mais c’est pas Moi Le centre ni Je ni Moi La direction ni Je ni Moi Alors si pas Je alors si pas Moi si le centre ni je ni Moi si la direction ni je ni Moi ça peut être quoi si pas je si pas Moi
Par la bande :
-La bande dessinée ? Tous en parlent, et chacun -ou presque- semble savoir de quoi il s’agit. La quasi totalité des discours tenus sur celle-ci se fonde sur cet implicite : la bande dessinée, on sait ce que c’est, on en lit, on peut citer des noms, des titres, des éditeurs, on peut même en établir une chronologie -plus ou moins exact-, repérer des influences, des citations, c’est dire. Mais la bande dessinée, comme toute forme d’ “expression” élaborée, ne se laisse pas saisir par l’énoncé de quelques titres ou d’auteurs, pas plus que par la succession de ses réalisations ou ses jeux internes de renvois, échos, emprunts et autres formes d’intertextualité.
- Le mot seul suscite immédiatement une imagerie -voire même un imaginaire- mais là, on se trouve vite égaré dans une espèce de nébuleuse difficile à rassembler en une définition.
Définition introuvable :
-Qu’est-ce donc que la bande dessinée ? Sitôt cela énoncé, nous voilà plongés dans l’embarras de la question de l’essence : se demander qu’est-ce que la littérature, l’art ou autre, c’est affronter la question de l’être de la chose quand bien même celle-ci est prise dans un mouvement : celui du devenir.
-Définir quelque chose nécessite le recensement de toutes ses variations et écarts possibles en s’appuyant sur tout un jeu de ressemblances/dissemblances. De là, on énonce ce que tous les éléments retenus ont de commun -se consigne là ce qui détermine l’appartenance d’un élément à un nom-, et, en même temps, on essaie de préciser le territoire qui les inclurait tous -c’est là tracer les limites de l’espace qu’occupe un nom.
Téléologie :
-Il nous faut penser ce paradoxe : si l’être -ou l’essence- d’une chose tend à la fixer et à la figer -à l’assigner à son nom-, le devenir, lui, l’entraîne dans un mouvement où elle se redéfinit -ou se rejoue- sans cesse. C’est le propre de l’œuvre que de déconstruire et de déplacer sans fin ce qui la fonde. Pour le dire autrement, ce que l’être (et l’essence) clôture, c’est le possible, alors que le devenir l’ouvre indéfiniment.
-Il ne faut cependant pas identifier être et essence. L’être serait ce qui fonderait l’œuvre, son noyau inaltérable en même temps qu’indicible. Ce serait à partir de l’être que toute œuvre se déploierait, il en serait comme le centre absolu et ne cesserait de se dérober à l’analyse. L’essence, elle, en serait plutôt ce qui en émane, sa singularité irradiante, l’aura, et, sans doute, sourd-t-elle de l’être : elle en serait la trace, ou plutôt la manifestation. Elle est aussi ce qui la meut, la met en mouvement, elle en permettrait, justement, le déploiement à partir de l’être selon un processus téléologique (orienté vers une fin et première et dernière). Ainsi, l’être et l’essence sont-ils nécessairement liés et l’on voit bien la clôture qu’une telle conception de l’œuvre trace.
Séquences :
-On peut aller plus loin : dès qu’il y a deux images juxtaposées -ou qui se suivent-, quelqu’elles soient, on peut dire qu’il y a séquence, chacune d’entre elles altérant ou modifiant la valeur de l’autre : prises isolément elles ont un sens qui leur est propre, mais si elles sont mises en présence chacun d’eux va immanquablement être altéré, modifié, voire déplacé par l’autre : c’est un autre sens qui va se manifester, et s’il peut avoir un rapport avec ceux pris séparément- s’y superposer, s’y ajouter, s’y mêler-, il peut aussi devenir tout autre chose, voire être leur négation -tout dépend de l’agencement.
-Deux images, cependant, ça ne suffit pas, en toute rigueur, à faire bande dessinée -il y faut un temps plus long -mais elles en sont d’emblée l’amorce, elles entrent déjà dans son mouvement. On objectera qu’un strip de trois-quatre images, c’est de la bande dessinée. C’est vrai dans la mesure où celui-ci s’inscrit dans un ensemble plus vaste –celui des strips de la série. Tout un réseau d’éléments s’y installe, ainsi qu’un jeu d’échos, de renvois, d’allusions, d’autocitations. Peu à peu se construit un univers, avec ses personnages, ses lieux, et se dessinent les frontières d’un territoire dans lequel tout cela trouve place.
Possibilité de l'œuvre :
-On laissera donc, ici, la question “qu’est-ce que la bande dessinée ?” en suspend. On cherchera bien plutôt à montrer en quoi elle consiste, qu’elles en sont les grandes catégories, leurs territoires respectifs, et sur quelles frontières elles se déploient.
-Là où Sartre pose la question : “Qu’est-ce que la littérature ?”, Blanchot, lui, demande “Comment la littérature est-elle possible ?”. De la question de l’essence de l’œuvre à celle de sa possibilité, le déplacement du questionnement éloigne l’œuvre d’une origine métaphysique d’où elle viendrait tout entière –parole première qui en serait aussi la clôture-, pour l’ouvrir au dehors : l’œuvre ne se pense pas seulement, et totalement, à partir d’elle même, mais aussi, et surtout, à partir de ce qui lui est étranger. Blanchot n’élude pas pour autant la question de l’essence, simplement, il en renverse la perspective : “Il ne faut donc pas dire que tous livres relèvent de la seule littérature, mais que chaque livre décide absolument d’elle” (“Le livre avenir”, Folio Essais, p.273). Ce qui vaut, ici, pour la littérature, vaut aussi pour la bande dessinée.
Invisibilité de la forme :
-Une bande dessinée grand public : son registre est celui de l’explicite, elle développe un type de récit à la compréhension immédiate, parfaitement et totalement lisible, un flux narratif n’opposant aucune résistance à sa lecture, et fonctionne sur le principe de l’identification/ projection. Les codes formels utilisés permettent en quelque sorte l’effacement de la forme, elle n’y est pas perçue en tant que telle mais comme simple support de la narration. De fait, ce qui se lit, c’est le récit et non la forme qui le porte et le conditionne : la forme est rendue invisible au plein profit de l’intrigue. Ainsi, plus l’auteur maîtrise les techniques de la disparition du code, plus la forme se donne pour évidente au lecteur, et plus celui-ci peut s’identifier au récit et en jouir.
Inquiétude du sens :
-Une bande dessinée d’auteur : au souci de dire quelque chose se superpose un travail de la forme ; il s’agit de les articuler de façon à donner à cette dernière une certaine visibilité -mais sans aller jusqu’à occulter le récit. Faire émerger quelque chose de la forme met le récit en questionnement, le lecteur mis en présence de la forme est amené à la comprendre comme ce qui porte et conditionne le sens. Le récit ne se perçoit plus comme un absolu, mais comme relatif à ce qui autorise son développement. La bande dessinée d’auteur engage le lecteur dans le processus même de la formation du sens, il n’est plus donné comme évident, plein et entier -un flux continu ne rencontrant aucune résistance-, mais comme troué, traversé de vide, comme inachevé et inquiet.
Condition d'accés :
-une bande dessinée expérimentale : sa préoccupation première est celle de la forme, c’est là son lieu. Pour autant, elle n’en implique pas moins des problèmes de fond. Ce qui se met en question par la forme, c’est le sens lui-même, dans la mesure où celle-ci en permet l’accès et le conditionne. La bande dessinée expérimentale interroge la genèse-même du sens, elle pense la forme comme ce qui fonde le rapport du sujet au sens, comme ce qui articule le message à sa réception. La bande dessinée expérimentale comme travail formel est un réel travail de fond.
À l'œuvre :
-L’œuvre est, justement, toujours à l’œuvre, elle met celui qui l’éprouve en non-coïncidence avec lui-même, et l’invite à une réflexion, un retour sur soi, qui remet en jeu ce qu’il est, comme sa façon d’être au monde et de le percevoir. L’œuvre est donc, par quelques manières, dérangeante, terme à entendre au plus près, elle vient dé–ranger l’ordonnancement des choses, du monde, du réel, elle en dé-place le sens, et fait entendre dans cet écart ce qui autrement se passe sous silence. Le produit, lui, est sans question, il maintient l’individu dans l’illusion d’une identité pleine et entière.
Évasion :
-La bande dessinée “grand public” se veut en général pur divertissement, une “évasion”, elle ne se conçoit pas autrement que comme pure fiction, et il ne faut pas y chercher midi à quatorze heures, même si celle-ci n’est pas exempte d’un discours idéologique prononcé –mais caché.
-La fiction y est donc considérée comme neutre, inoffensive, elle n’est pas là pour énoncer –ou dénoncer- ce qui est, mais au contraire pour arracher chacun au quotidien, au monde, à la réalité, à lui-même. Son innocuité supposée libérerait le récit de son poids idéologique, et l’auteur, de sa responsabilité, de sa capacité à en répondre, puisque là ne serait pas son propos –ce qui ne va pas sans une certaine mauvaise foi.
Ça va de soi :
-Paradoxalement, la fiction, ici, se fonde sur un discours qu’elle dit “allant-de-soi”, évident, il n’a donc pas besoin d’être interrogé, on ne peut que l’admettre d’emblée -et c’est parce qu'il est admis a-priori qu’il ne s’entend pas. C’est par cette idée d’une évidence des choses que s’impose toute idéologie, c’est l’impensée sur lequel elle s’appuie et à partir duquel elle se déploie : c’est toujours là où il y a de l’impensée que prend place l’idéologie, ce qui veut dire aussi qu’il est difficile d’y échapper, seulement, à la savoir, il devient possible d’en désigner ou d’en limiter le champ.
-La mauvaise foi consiste à dire que, non, il n’y a pas là d’idéologie, mais, tout au contraire, l’auteur ne ferait que s’appuyer sur le monde tel qu’il est pour élaborer son récit –que celui-ci s’ancre dans la réalité ou qu’il se situe dans un univers imaginaire ou onirique. C’est dans ce “tel-qu’il-est” que se situe la supercherie car il est donné pour un savoir, alors qu’il n’est au mieux qu’une représentation –déjà une interprétation- et au pire une conviction –une croyance, une foi. De plus, ce “tel-qu’il-est” laisse entendre qu’il y aurait un accès direct à la compréhension du monde qui ne serait autre que “l’allant-de-soi” des choses : les choses telles qu’elles sont vont de soi.
05 février 2006
En vrac et comme ça vient (suite 4)
Vivre ensemble :
-L'égoïste ne se reconnaît que lui-même comme source et comme principe, tout le reste, les autres, le monde, les choses sont mis dans une position de sujétion, ils occupent une place secondaire, ils ne sont que les instruments du vouloir du sujet.
-En partant d'un questionnement sur le je et son impossibilité, on en arrive à des questions qui touchent à la communauté -et donc au politique. On est là sur un seuil. Chose étrange, le je, en faisant retour sur lui-même, ouvre l'espace infiniment plus vaste du vivre-ensemble.
Synonymie :
-Le je, le moi, le sujet, l'individu forment une constellation de termes dont il faudrait cartographier les sens respectifs, leurs agencements, les flux qui les traversent ou qu'ils induisent, provoquent, créent. Ils ont tendance à fonctionner comme des synonymes, ou plutôt des tautonymes, c'est-à-dire qu'un mot est souvent employé à la place d'un autre, en son nom même, il s'y substitue pleinement. La synonymie, quant à elle, désigne des mots proches, contigus, ils sont de sens analogue mais ne se superposent pas, entre eux jouent des nuances qui déplacent le sens. De fait, la synonymie signale des directions de pensée que l'on aurait peut-être pas vues autrement.
Sans drame :
-Il y a deux choses qu'Ombre fait très bien : échouer et décevoir. Il y met une application certaine -et avec constance. Il n'apprend rien, finalement, rien. Comment affronter le problème ? Dès que la question se pose, elle se dérobe, il n'y entend rien d'audible, un espèce de brouhaha fait obstacle au récit : le sien. Récit impossible, il l'a déjà dit, mais cependant nécessaire. Il n'arrive pas à dire, Voilà, je suis né le temps, à tel endroit, et ce jour là ce fut déjà la fin, presque, et entrer dans le développement de cette vie qui commence et qui finit en même temps.
-Qui commence et qui finit, cela à l'air bien dramatique, mais il n'y a là pourtant aucun drame, rien d'extraordinaire ni de tragique, juste une péripétie de la vie comme il peut s'en produire en toute conformité avec les possibilités de l'existence. Dès le début, si cela peut apparaître comme un drame singulier, Ombre est en conformité -il manque de mourir (déjà quelque chose rate), mais cela est conforme à la situation, attendue, prévue -à tout le moins fortement probable. Et c'est ce probable là qui s'actualise, c'est le plus probable qui prend corps. Il existe, d'entrée de jeu, comme le plus probable et qui est ici comme un rattage : il manque de mourir.
Naissance :
-Pour Ombre ça commence par un double rattage : devant mourir il ne meurt pas, et devant vivre c'est comme s'il commençait par mourir. C'est là une double négation de soi. Finalement, il vient au monde ni vivant ni mort, dans un entre deux où rien ne s'affirme, il y vient dans un mouvement de retrait, s'y inscrit comme absence. Le premier fantôme qui le hante, c'est lui-même. Lui-même non advenu. Une sorte de non-événement. Ce qui a eu lieu ne fait pas date -ni nom. Avoir failli mourir pour commencer, c'est se retirer du monde avant même d'y venir : il ne vient au monde qu'en n'y venant pas, qu'en commençant par ne pas y venir. Mais il a su résister, il a bien fallu qu'il surmonte et inverse cette inclination vers la mort, mais malgré tout, ce qui s'est inscrit en premier -comme origine- c'est la mort, autrement dit il s'origine dans la négation absolue, il ne se donne que comme néant.
Partage :
-Partage : à la fois ce qui divise ou sépare et ce dont on peut jouir en commun. Le lieu du commun est aussi celui de la séparation. À l'instant même du partage nous sommes séparés. Ensemble et séparés. C'est dans le partage qu'il devient possible de nous accepter comme sujets séparés, et c'est dans cette séparation que nous pouvons nous reconnaître.
-La ligne de partage est aussi celle de la rencontre. C'est au lieu de la séparation, c'est-à-dire là où le sens est encore déjà vide, que s'ouvre la possibilité du commun : là où il n'y a rien lourd de tout.
Critique :
-"Bulldozer" : une revue de plus sur la bande dessinée. Une revue pour rien. Une revue où rien ne s'y dit seulement la déshérence de la critique, son naufrage. Une revue pour tous, et finalement pour personne. Rien ne s'y dit sinon le triomphe de la marchandise. Aucun travail de pensée, juste un discours lisse, sans saveur, sans substance, qui assigne au lecteur le place de simple consommateur. La critique de bande dessinée est morte avant même d'avoir pu émerger. Le marché a été plus rapide, il a absorbé la critique et l'a aliénée.
-Le "passionné" n'est plus que celui qui dit oui, un assentiment automatique qui barre toute possibilité de pensée. Dans cette revue rien d'intempestif, d'impertinent, d'inactuel, seulement la triste actualité d'une parole sans conséquence. Pure produit de consommation au service de la consommation. Mais c'est le cas de toute la presse à caractère culturelle. Toute la singularité des œuvres y est réduite à quelques particularités inconséquentes. Il s'agit de faire vendre plus que de connaître, le critique n'est plus que l'agent de la marchandise. Son travail ne consiste plus à mettre à jour des voies théoriques qui permettraient de réouvrir les pratiques mais d'élaborer des arguments de vente.
Disparition :
-La marchandisation de la culture est avérée. Il en résulte une perte radicale pour la pensée -et donc pour l'action. La pensée empêchée, aucune action ne peut vraiment aboutir. Aucune action conséquente et transformatrice. La pensée empêchée, les actions qui s'engagent tournent à vide à l'intérieur du système spéctaculaire-marchand. Elles restent d'une innocuité totale. Elles n'intérrogent rien, ne perturbent rien, ne dérangent rien. Elles entretiennent le marché et l'alimentent. Ne s'engendre que du vide, celui négatif de la disparition.
Bande dessinée :
-Tracer un trait sur une feuille blanche engage le dessin. Il n'y a déjà plus rien. L'espace se marque, se sépare, il n'est pas encore une structure mais initie l'organisation de la page. C'est là la trace d'un geste, le commencement d'un sens. Cependant, le support n'est pas neutre : le format, le grammage, le grain, la texture, la matière concourent à la formation du dessin, à son apparition. L'outil utilisé aussi ; craie, crayon, plume, pinceau, burin autorisent et empêchent des possibles. La bande dessinée ne peut pas faire l'impasse de ces déterminations. De plus, elle engage une perte : celle de la reproduction. Il faut bien avoir à l'esprit que la perception qu'en aura le lecteur se fera dans un écart -ou un déplacement- par rapport à l'original. L'original est ici ce qui n'est pas vu, on en perçoit que l'image. La perte de l'original -de l'origine- est au principe de la bande dessinée.
"Little Nemo" :
-Au début de la bande dessinée, il est intéressant de remarquer que souvent le texte répète l'image -sans doute pour rester dans quelque chose de littéraire, le texte étant alors ce qui permettrait à la bande dessinée de se dire litérature, d'en revendiquer l'appartenance. C'est un rapport tautologique, le texte ne participant que peu -voire pas du tout- à la narration. On peut suivre la prise conscience de la valeur du texte et de l'image pour eux-mêmes dans "Little Nemo" de Winsor McCay : dans les premiers récits, un texte placé dans le bas de chaque case redit l'image. Par la suite, un texte situé dans le cartouche du titre raconte l'histoire qu'on va lire. Finalement, McCay abandonnera l'utilisation de tout texte redondant pour le faire entrer dans des rapports plus complexe avec l'image. Il admettra la pleine puissance de l'image, sa capacité à dire par elle-même (on retrouvera un manque de confiance en l'image chez Jacobs).
Steffano Ricci :
-Steffano Ricci en fait trop. Son travail plastique sur la matière le place au-delà de la bande dessinée ou ailleurs. Bien qu'ordonnant ses dessins en séquence -à raison d'un par page maintenant- son travail matiériste l'expulse hors du champ de la bande dessinée parce que chaque dessin possède une valeur par lui-même en tant qu'original et non plus en tant qu'objet reproduit. On perçoit bien que ce qui est montré n'est que la reproduction d'originaux qui resteraient le lieu de la valeur réel de l'œuvre. Finalement, il ne s'agit pas là d'un travail aux limites du genre, ou d'une tentative pour se situer au-delà, mais bien un positionnement dans un ailleurs. Cette œuvre qui peut sembler avant-gardiste est, en fait, surtout, l'expression d'un retour : elle tente de redonner (de donner tout court) à la bande dessinée une "aura" -l'aura étant la marque de l'art d'avant les techniques de reproduction de masse.
Aura :
-"Aura" : ce terme est de Walter Benjamin. Il est sans doute le premier à avoir théorisé cette spécificité de l'œuvre d'art d'avant la photographie et les techniques de reproduction de masse. Tout un pan de l'art du XXième siècle se situe dans ce mouvement de la perte de l'aura. Parce que l'aura s'accomode mal du livre imprimé, la bande desinée est très certainement une des expressions la plus manifeste de cette perte.
-Avec le travail de Steffano Ricci, le désir de vouloir réintroduire quelque chose de l'aura dans un médium qui ne peut l'accueillir fait que la narration est brisée, ne se voit qu'une succession d'images que le livre rassemble : le livre n'est ici plus que cela, le lieu d'un rassemblement, il range les dessins dans un ordre, organise leur succession, cherche un récit introuvable. En visant le lieu de la bande dessinée Steffano Ricci atteind tout autre chose : le recueil.
Être singulier :
-La singularité ne serait-elle qu'une autre figure de l'être ? C'est-à-dire, cet élément irréductible du sujet qui le fonderait et d'où il proviendrait tout entier ? Ce toujours déjà là qui en serait la vérité première et dernière ? Le problème est que si l'être serait ce qui fonde le sujet, il ne lui appartient pas, ce toujours déjà là est une sorte d'élément vide qui serait le même quelque soit la personne. L'être de chacun est le même pour tous. Mon être n'est qu'une manifestation possible de l'être commun universel. Tout ceci relève d'une philosophie de l'être -c'est-à-dire d'une illusion fondamentale-, d'une métaphysique jamais très éloignée d'une mystique.
-D'une singularité à une autre il n'y a rien de commun. Il n'y a qu'un être quand les singularités sont sans nombre. Elles forment communauté sans avoir rien en commun.
L'espace du non :
-Ombre dit qu'il est dans l'impossibilité de dire quoi que ce soit. À bien y réfléchir, ça n'est pas vraiment une impossibilité, puisqu'ici, déjà, ça parle, simplement l'accès n'est pas direct, il faut créer l'issue, le passage qui permet de parvenir en un territoire où, enfin, une parole -ou quelque chose comme telle- se trouve et se développe. Et c'est tout un labyrinthe fait de rien qu'il faut souvent traverser. Pas de mur, pas de chemin ni tracé, juste une errance en tout sens, une tentative pour tracer la carte d'un nom encore en suspend. La recherche d'un sujet (le thème comme le je) est là. Mais l'écriture est fondamentalement hors-sujet, non pas privé ou sans, mais n'ayant lieu qu'en son dehors. Écrire, c'est sortir de tout sujet pour parcourir l'espace du non.
Discontinuité :
-Un récit, en bande dessinée, est un récit fondamentalement troué : ce qui se passe entre deux images n'est pas représenté, mais la lecture comble le vide. C'est dans cet entre-deux des images que le récit se forme et se déploie. Les critiques lui ont donné un nom : l'espace inter-iconique. Il est un vide entre (qui sépare, mais aussi relie) les images.
-La bande dessinée est un processus discontinu qui s'affirme tel. Contrairement au cinéma, qui est aussi un processus discontinu mais se donne pour continu de par le phénomène de la persistance rétinienne. Il est mouvement illusoire -ou plutôt hallucinatoire.
Vide du sens :
-En somme, si la narration en bande dessinée s'appuie sur le contenu des images, elle prend corps et consistance dans les vides, si chaque vignette informe le récit, l'espace vide qui les sépare le forme. C'est donc parce qu'il y a vide que le sens circule -il peut être difficile d'admettre, qu'ici, le vide est la condition de possibilité du sens et de la narration.
-D'une manière générale le sens est troué, c'est parce qu'il y a manque, ou que quelque chose fait défaut, que le sens est possible et que l'on peut parler. Mais c'est le propre de la bande dessinée que de se construire ouvertement sur ce vide et de le mettre en œuvre.
Art-toys :
-Les art-toys sont de purs produits de consommation, ils ne servent à rien d'autre qu'à être vendu, ils ne disent rien, ne racontent rien, ne pensent rien, ne servent strictement à rien. Ils sont la matérialisation du néant de la marchandise. On prend un objet simple plus ou moins anthropomorphe, on le produit en grand nombre et on en propose quantité de variantes dont chacune peut-être signée d'un nom.
-Il ne s'agit là que de la variation d'une même figure, de sa déclinaison indéfinie. Chaque variante se donne pour différence et n'a son lieu que dans et par le même. Tout le processus marchand est là, neutraliser le sens, l'éliminer et ne produire que des objets au silence têtu et vide. Des objets débarrassés du poids de toute question et affirmant leur vacuité et leur inutilité. Ils se veulent le lieu possible d'une expression mais ne sont que celui de sa disparition, il matérialise la signature d'un ego vide de tout sujet.
Boroméen :
-Qu'est-ce qui se joue autour des images ? Comment la représentation entre en contact avec un sujet ? Et en quoi la bande dessinée en redoublerait le geste ? L'image est sans doute la conséquence d'un mise en relation entre un objet (réel, imaginaire, symbolique) et un sujet, elle est la carte d'un territoire où se joue la rencontre. Elle fait lien entre un je et son dehors. Elle tente de rendre compte de ce nœud indéfectible du réel, de l'imaginaire et du symbolique et même le met en œuvre.
En vente partout :
-Ironie de l'histoire : l'œuvre de Guy Debord permet à des lieux phares de la consommation culturelle, à des machines à transformer des œuvres en purs produits (Virgin, la Fnac, Gaumont) de faire de l'argent. L'industrie du spectacle peut se nourrir -en partie- de ce qui la nie. C'est sans doute inévitable, surtout quand on a affaire à un quasi-mythe.
-Car Guy Debord est devenu pour toute une génération, la figure, en quelque sorte, du dernier authentique rebelle, du dernier critique radical de la société marchande. Il s'est développé autour de son image une nostalgie pour une époque vue comme celle de la contestation radicale. Guy Debord incarne une révolte perdue. De ce fait, il était prêt à devenir un produit de consommation. Maintenant, reste à savoir comment il sera reçu ? Permettra-t-il de réactiver un esprit critique maintenant absorbé par le discours publicitaire et marketing ? Ou restera-t-il la simple consommation d'une nostalgie pour une époque révolue, le document de ce bon vieux temps qui ne reviendra plus ?
Synchronisation :
-La critique en tant que telle a quasiment disparu de la presse, fût-elle spécialisée. Elle est maintenant l'instrument du marché, elle n'est plus qu'un outil promotionnel. Son rôle est de faire vendre, elle ne pose plus de question, n'interroge plus l'œuvre, ne la pense plus, mais l'expose comme simple objet enviable. Consommer l'œuvre n'est plus que le signe vide d'une appartenance à une "communauté" de pensée inexistante.
-Il s'agit d'arrimer le sujet à des objets de consommation. Il faut que chacun soit en phase avec le produit, tous consomment les mêmes choses dans le même temps, chacun est synchrone -ou presque. La consommation de masse, c'est l'uniformisation absolue du temps de conscience. Tout est fait pour que le très grand nombre pense aux mêmes choses, se préoccupe des mêmes questions, participent aux mêmes événements, discutent des mêmes sujet dans le même temps.
-La critique participe de ce mouvement, elle n'est plus là pour inquiéter l'œuvre -et s'en inquiéter-, mais pour en promouvoir la vente.
Solitude :
-Il est urgent d'être inactuel, de rompre la synchronie qu'impose la communication de masse. Être inactuel c'est rester en retrait du mouvement de l'actualité -qui n'est autre qu'une façon dont les actes se présentent. Être inactuel permet de réactiver une temporalité qui ne soit plus seulement celle de l'instant, d'ouvrir la boucle tautologique du présent. C'est la possibilité de retrouver une diachronie.
-Paradoxalement, la synchronisation des consciences ne réalise pas une unité sociale, elle produit des solitudes connectées.
02 février 2006
En vrac et comme ça vient (suite 3)
Bruit blanc :
-La fatigue. Elle laisse Ombre dans un état second. Les idées y sont flottantes, évanescentes, ce n'est plus une crispation du cerveau qui bloque la pensée, mais le sentiment qu'elle se tient là en une attente vague. La fatigue semble rendre la pensée accessible, atteignable, dans un mouvement de dérive sans sujet -ni objet. Elle est un vide présent où bruit du sens comme un bruit blanc, rien ne s'y énonce ni ne se prononce, juste un murmure abrasif qui envahit tout.
-Ombre observe ce qui se passe et ce qu'il y a avec une infini passivité.
L'inertie des pierres :
-Ombre s'ennuie. Ici, ça, ce qu'il fait, ça l'ennuie. Il va arrêter. Retrouver son immobilité première -l'inertie des pierres. Alors, il écrit. Comme ça, ça continue, il arrête, mais comme ça ça continue. Une ligne et une autre, et là ça continue. Il écrit sans écrire. Il trace juste un mot après l'autre. Lentement. Doucement. Parfois ça fait sens, un mot après l'autre, et paf!, là !, du sens. Quelque chose se forme qui pourrait être du sens. Mais c'est un ressassement sans fin, rien ne s'entend, de ce qui se dit -cherche à se dire- rien. Ça parle sans conséquence. Il n'entend pas la parole, seulement la langue qui parle sans lui, une parole dépeuplées de tous.
Fiction de vie :
-Se raconter est impossible. Tout récit met en mouvement une fiction. Le sujet qui se raconte ne peut le faire qu'à travers ce filtre. Raconter, c'est représenter, mettre en scène -s'éloigner de soi. L'autobiographie agence des éléments de vie choisis (consciement ou inconsciement), c'est un récit troué, lacunaire, fait de manque et d'oubli, et c'est cela qui dessine la fiction d'un vie : la vie se fictionne dans et par le récit. C'est un mensonge nécessaire qui pourtant dit la vérité -ou, à tout le moins, dit quelque chose de la vérité.
Eclipse :
-Se raconter imagine le sujet comme totalité même s'il se situe dans un irréductible débord de lui-même. Et c'est sans doute ce débord qui laisse sa signature dans l'écart d'une vie à son récit. Le sujet ne peut se montrer qu'en creux, ou se dire de façon négative, il n'est pas de possibilité direct de se raconter. Ce qui se dit de soi se fait dans le vacillement insasissable du nom. Le sujet s'y montre et se dérobe dans la même temps.
-Aussi crû soit le texte, aussi direct ou objectif, le sujet ne se montre que là où il fait faille -ou faillit. Le récit construit un sujet à éclipse où il luit plus sombrement dans la nuit du texte.
Fond commun :
-Se raconter est impossible, mais se dire, c'est pire. Dans le premier cas, malgré tout, le sujet s'y montre -un peu, un instant- et s'y dé-montre dans le même mouvement. Mais se dire, là est l'impossibilité majeure. Parce que la langue. L'épreuve de la langue est celle de l'inadéquation de celle-ci à l'expression d'un je.
-Parce que le sujet advient dans -et avec- la langue, elle est le lieu commun de chacun où nul ne peut y avoir un nom, y faire entendre son nom. La langue est im-personnelle. Cependant, son usage par chacun est singulier -et ces singularités ne peuvent s'entendre que si elles font rupture avec (et dans et sur) ce fond commun inappropriable.
Schize :
-Se dire, c'est inscrire une séparation, celle du sujet avec la communauté, celle du nom à l'intérieur même du lieu de son anonymat. De plus, se dire trace une schize, une coupure de sujet à lui-même, de son caractère singulier d'avec son caractère commun -voire quelconque.
Ressemblance :
-Peut-on envisager un absolument autre ne devant rien au même, qui serait pur non-rapport ou pure dissemblance ? Même le dieu, le tout autre par excellence (l'infiniment séparé), est pris dans un rapport de ressemblance si l'on admet que l'homme en serait l'image (cf la génèse : "Dieu fit l'homme à son image et à sa ressamblance").
Sujet commun :
-Le singulier ne s'autorise que du commun, il n'y a de je possible que s'il y a communauté -ou quelque chose comme une communauté- fut-elle à venir. Mais c'est là son mouvement, la communauté est cette événement toujours en différance. Si ce mouvement se maintient, alors le je aussi, il se nourrit de cette possibilité du commun, de faire commun.
-Si le je se construit en rupture avec tout commun, il devient pur égo uniquement préoccupé de lui-même.
Amitié :
-Toute la différence -et même l'opposition- entre individualisme et égoïsme se joue là : l'individu est un je en relation avec un nous, dans le temps même où ce nous est la condition de possibilité d'un je. Il n'est d'individu que s'il est une communauté pour l'accueillir, là est le je de l'individu, sa possibilité de faire sujet.
-À l'inverse, l'égoïsme est un je qui nie le nous, qui ne le reconnaît pas sauf dans la mesure où il lui est utile. Le je de l'individu est un je relié quand celui de l'égoïste est dé-lié. Ainsi, il n'y a d'individu que s'il y a lien -lien que l'on doit pouvoir nommer : amitié.
Je sans nous :
-Individualisme et égoïsme s'excluent l'un l'autre, l'individualisme n'est en rien une forme de l'égoïsme, leurs configurations narcissiques respectives sont incompatibles. Dans le premier cas, le je se reconnaît dans un nous où il trouve sa source et son espace, le je se déploie en amitié avec un nous. Dans le deuxième cas, si je émerge bien lui aussi d'un nous il le fait en l'occultant, en le niant, et s'affirme lui-même en une pure tautologie (je est je) et comme sa propre origine.
31 janvier 2006
En vrac et comme ça vient (suite 2)
Disparition :
-À je le monde est impossible, je se tient toujours à la périphérie, le bord, le seuil parfois, mais n’y vient pas, je pour ainsi dire jamais venu au monde, né sans venir, la tête la première à reculon, commence par mourir, quitte le monde en y entrant, le maintient aussi loin que près, le monde déjà-là interdit je dans sa venue, dehors irrecevable, singulier, étrange, étranger de même qu’inquiétant. Non qu’il ne l’accueille -il ne le refuse, ni ne l’ejecte, le rejette, ne l’exclue-, mais je n’y a pas vu le jour, n’a vu que la nuit, et l’habite encore.
-Comment faire quoi que ce soit en un monde où je ne vient pas, dont il est l’absent, ombre égarée, perdue en un lieu incompréhensible. L’absence peuple le monde, je n’y est pour rien, absolument, ni pour personne, ou quoi ? Mais cette absence est la manière qu'a je de s’inscrire là où il manque, en une trace faible, ténue, bientôt effacée.
Paralysie :
-Ombre dit Le vide est mon milieu. Il s'y meut sans bouger, rien n'y vient, ni advient. Une immobilité absolue s'y maintient -tant bien que mal. Il aimerait qu'il en soit réellement ainsi, mais c'est compter sans le temps - immobilité illusoire que le temps défait.
-Brutalement, Ombre prend conscience que sous ce qu'il tentait de rendre immuable tout a bougé, c'est déplacé, transformé. Il ne reconnaît plus rien. Il a voulu arrêter le temps, mais ce salaud a continué, et son compte apparaît pour ce qu'il est : un décompte.
-Ombre n'a jamais rien fait, et maintenant, il ne peut plus rien faire : de l'immobilité à la paralysie, c'est là tout son parcours.
Cartographie du vide :
-Ombre dit qu'il faudrait pouvoir atteindre ce je qui hante chacun, cet impossible lieu de soi ou tout sujet disparaît. C'est un lieu vide où nul n'y a sa place -pas même soi. Il faudrait pourtant pouvoir en faire la carte, ou en déterminer la topologie : comment se fait le passage de ce rien à quelque chose, de l'absence du je à la présence du moi. Il doit y avoir de ça, Ombre le suppose, le rien serait constitutif de ce qui est comme de ce que l'on est -ou advient.
-En nommant je, Ombre pense trouver l'autre, ce qui vient avant même toute possibilité de je.
Méthode de l'échec :
-Ombre continue. Tout cela l'ennuie, mais il continue. Il s'y force pour avoir l'impression que quelque chose quand même se fait. Il n'a pas besoin de cela. Alors pourquoi continue-t-il ? Peut-être parce que le temps avance et qu'il se dit qu'il faut bien que quelque chose reste. N'ayant rien fait, il faut bien que quelque chose pourtant reste.
-Ombre est un dilétant à temps très partiel. Doublé d'un velléitaire. C'est fou le nombre de choses qu'il voudrait faire -c'est du moins ce qu'il se raconte- et qu'il ne fait pas. Il se trouve toujours d'excellentes mauvaises raisons : il a pas le temps, il a pas l'argent, il a pas vraiment envie, les circonstances ne s'y prêtent pas, etc… Ben voyons.
-Dès qu'il s'agit de passer à l'acte, il se défile : s'il doit demander quelque chose, il ne le demande pas, s'il doit faire quelque chose, il ne le fait pas, s'il doit réclamer, il ne réclame pas, etc… etc… Sauf s'il ne peut pas faire autrement, alors il l'expédie au plus vite, qu'on en parle plus. Cela ne se résout pas forcément à son avantage, mais, pas grave, l'essentiel c'est d'en être débarrassé.
Panique neutre :
-Il y a chez Ombre une panique du social et de la relation à autrui. Il faut donc que les rapports avec les autres soient minimum, que le contact avec le monde soit réduit à sa portion congrue.
-Ombre dit qu'il ne peut pas rejouer sa non-histoire, mail qu'il pourrait peut-être en modifier le cours. Ça ne serait pas si mal, à moins qu'il ne s'agisse encore là que d'un projet de plus à rester l'état d'intention.
Sujet séparé :
-Je est un mot un rien étrange, un pronom personnel (en quoi ?) vaguement inquiétant. On se demande ce que ça pourrait bien être que cette chose-là ? On a beau l'utiliser tout les jours, il demeure incompréhensible et obscur. Qu'est-ce que c'est que ce mot que je prononce et qui serait comme mon lieu, celui d'où ça parle ? Ce qu'il désigne, il ne le nomme pas.
-Dans les langues à déclinaisons -le Latin, le Grec, ou autre- le mot je n'existe pas, ce qu'il désigne a son lieu dans la terminaison du verbe, il appartient à l'action, à son temps, fait corps. Dans nos langues -pourtant latines- c'est un mot singulier, autonome -séparé. Il est extérieur à l'action, et ne s'y fond pas. Ce qu'il signe se pense plein et entier. Il est bien le sujet de l'action mais n'y participe pas. Même si sa trace se maintient encore souvent dans la terminaison du verbe -en français du moins, c'est déjà moins vrai pour l'anglais- le sujet affirme sa séparation (il est bien l'acteur, mais l'acte ne lui appartient pas).
-Comment entendre ce mot, je ? On pourrait en recenser les acceptions par un jeu de déclinaison typographique : JE ; je (souligné) ; je (italique) ; (je) ; "je" ; je (barré).
-JE : impératif, catégorique, envahissant. Affirmation péremptoire d'un égo qui ne connaît et reconnaît que lui. Se pense le seul sujet, les autres n'étant que des objets dans son monde. Hypertrophie narcissique de l'égo occultant tout ce qui n'est pas lui.
-je (souligné) : plus discret, s'affirme néanmoins tranquillement. Fixe, innamovible, impassible. Se pense comme unique et ne nie pas l'autre. Ne le reconnaît pas non plus. Le laisse à son altérité et comme n'occupant aucune place dans sa formation en tant que je. Ne considère la présence de l'autre que dans la mesure où elle confirme la sienne propre.
Nom partiel :
-Je (italique) : Mouvant, mobile, changeant, pris dans le mouvement du devenir, toujours déjà plus là. N'affirme aucune identité fixe, n'occupe que partiellement son nom. Cependant se voit comme quelque chose de constitué, d'identifiable. Un je qui se présente dans son mouvement même. Une présence inassignable et cependant repérable. L'autre n'y est plus un étranger (absolu ou relatif), il est celui qui permet au sujet de se re-connaître et de se déplacer, il permet à l'égo de ne pas se figer, il est le moteur d'un devenir. C'est dans une relation à l'autre que le sujet sans cesse se redéfinit et se rejoue, il y a reconnaissance de l'autre dans la mesure où il est constitutif du je et le met en mouvement.
Nom du retrait :
-(je) : ici, le sujet est en retrait, s'il dit je c'est en se retirant du mot, ce n'est pas à proprement parler une absence, il laisse un espace vide où bruit encore faiblement le nom. C'est une présence ténue, légèrement vacillante qui néanmoins se prononce dans le mot. (je) garde encore quelque chose du nom, il est encore là pour lui.
Nom de tous :
-"je" : mot tout juste commode pour désigner celui qui parle. Il ne signe plus rien, ne nomme plus personne. Le sujet ne se reconnaît pas dans ce mot sans substance. S'il dit je, il sait aussi qu'il n'y a rien qui se dit là de lui. Je n'est pas là pour lui, je n'y est pour personne. Ou plutôt pour tout le monde, il est un espace public que chacun peut occuper seul. Je vaut pour tous et pour chacun. "je", c'est bien moi mais dans le même temps, l'autre y a sa part, il marque de façon décisive -significative- ce que je suis. L'identité, ce n'est pas seulement soi, c'est surtout l'autre. De quoi un sujet est-il fait sinon d'autres ? "je", c'est toute une population qui m'habite -ou me hante-, je ne m'y retrouve pas.
Je est un autre :
je (barré) : le sujet est barré, empêché, il s'affirme négativement comme parfaitement inaccessible, inconnaissable. Il est un pur vide, une béance qui s'ouvre au cœur même du sujet en un dehors au dedans, ce qui laisse apparaître le sujet barré (biffé comme en fuite) c'est cette béance du dehors au dedans. Il n'y a pas de je, le sujet ne se vit pas comme un je, ou alors, seulement à partir de l'autre, il est l'autre de l'autre, le "je est un autre" de Rimbaud (peut-être serait-il plus juste d'écrire : je m'est un autre). Il sait qu'il n'est pas premier, mais au contraire ce qui vient en dernier. je à la fin. Je ne commence pas mais finit. Je n'existe pas, n'est pas réel, il est un fantasme ou une fiction. Celui qui dit je de se dit pas, c'est toujours autre chose qui s'énonce là.
Petits mensonges :
-Du sens s'accumule, et encore du sens, et au bout du compte rien, Ombre dit Rien, pas de sens du tout. Juste l'illusion que cela pourrait en être. Qu'est-ce qu'il faudrait faire pour que ça parle ? Un tant soit peu ? Ombre dit que c'est toujours le vide qu'il rencontre, impossible de trouver quoi que ce soit qui résiste, même peu, qu'il puise le saisir -ou, à tout le moins, l'éprouver.
-Ombre n'éprouve rien, ne met rien à l'épreuve, ni lui ni le reste, il se tient toujours en deçà du possible.
Disparaître :
-Ombre dit qu'il lui faudrait pouvoir écrire n'importe quoi, ne pas se préoccuper de ce que ça dit, et voir après. Ça lui est impossible. Ombre se surveille, se contrôle, se censure. Il voudrait que tout de suite ça soit écrit, que ça pèse de tout son poids de sens. Mais on ne peut pas faire ça avec l'écriture. Écrire c'est ne devenir plus personne, disparaître, ce qui s'écrit ne se soutient pas d'un sujet (n'en a nul besoin). Ce qui reste, une sorte de parole où bruit une voix sans corps. Bruit en silence, en deçà même du silence. Une voix blanche, absente, rien d'un moi, rien d'un je.
-L'écrit signe l'anonymat du sujet, dit en quoi il est anonyme, en quoi son nom n'est celui de personne. Ombre signe de son nom qui n'en est plus un dès lors qu'il écrit, l'écrit efface le nom, le rend sans lieu.
-Le nom réalise le néant de tous ceux qui nous ont précédé, le je en est l'actualisation, son actualisation quelconque.
Anonymat :
-Ombre dit Le je est un dehors qui me creuse. Qui le creuse, le tourne, le retourne comme un gant, transforme un néant en un autre néant où vibre quelque chose comme un nom : ce nom serait le sien et cependant il n'indique rien qui serait lui -ou de lui. je est seul, vide, absent.
-Il y a une incondition du je, ce sur quoi il s'appuie, là d'où il émerge est un rien inconditionné (inconditionnel ?). À partir de ce lieu hors-lieu se forme quelque chose dont on peut dire, commencer à dire : c'est un sujet. Presque un je. Le sujet est un presque je. Il s'arrête à son seuil, contemple son néant, ou alors, fait place à l'anonymat singulier du nom.
-Ombre dit qu'il faudrait pouvoir penser ce que veut dire cet anonymat du nom que signe je. Le je pointe le vide du nom et le redouble. Il est plus la marque d'une non-présence que d'une existence.
Je voudrais :
-Ombre dit Je ne sais -bien évidemment- toujours pas ce que je veux. Mais le problème est-il du côté du "ce que" ou plutôt de celui du "je veux"? "Ce que", on trouve toujours, il y faut d'abord un "je veux" -et donc du désir. Ombre n'a que des envies, des "ce que", ils ne motivent ni ne sont motivés, ils ne sont pris dans aucun mouvement, ils lui sont séparés, infiniment lointains et étrangers. Il ne les voit que comme des possibilités qui ne le concernent en rien. Elles lui semblent complément d'un "je voudrais", pas de "je veux". Ça reste conditionnel là où ça ne doit pas l'être. Ce n'est pas une affirmation, c'est une esquive, un évitement.
-Dans le "je voudrais" s'indique déjà l'abandon de l'action, du mouvement, il laisse tout en place, s'arrange pour que rien ne bouge. Cette expression est celle d'une impuissance consentie, d'une inertie entretenue.
Ici et maintenant :
-La volonté, le désir, sont sans condition, ils s'expriment au présent -ici et maintenant-, un présent tendu vers un devenir. Le "je veux", se présente, rend présent. Il est le mouvement du temps, du moins il l'accompagne et l'actualise -le met en acte. C'est dans cette mise en acte que peut s'inscrire quelque chose comme un je. Elle l'accueille et le remplit. Le temps est ce qu'il habite comme ce qui l'habite. À la fois dedans et dehors. Le je y dessine une topologie étrange, sorte d'anneau de Möbius ou de bouteille de Klein.
"Volonté de puissance" :
-"Je veux"/"Je voudrais" : s'entend bien ici, que les dynamiques induites sont contraires. La première est la possibilité de l'actualisation du désir, sa mise en œuvre, elle ouvre le temps. La seconde n'énonce que des envies et est sans conséquence. Elle bloque le devenir et l'interdit, c'est un ressassement où le devenir se maintient immobile, comme gelé.
-Renouer avec le mouvement du "je veux", qui est aussi un "je peux", "la volonté de puissance", non pas désir de domination, mais désir d'accroître ce que l'on peut, sa faculté à rendre réel ou à le transformer, accroître sa capacité de création et d'action.
Entente :
-Deux personnes parlant la même langue, parlent-elles identiquement la même langue ? Chacun parle sa propre langue dans la langue de l'autre (des autres), c'est-à-dire que chacun traduit et interprète ce que dit l'autre d'une langue dans la même autre.
-Il y a un excès, quelque chose d'irréductible et d'intraduisible dans la parole de chacun qui fait signe mais pas sens. Le dialogue n'est possible que par ce débord de la parole. Ce que dit chacun ne se superpose pas à ce qu'entend l'autre, et il n'y a d'entente possible que par un écart et cet écart s'inscrit, se marque, se signe dans l'échange.
Dialogue :
-Ce qui s'échange, par la parole, n'est pas tant ce qui est commun que ce qui ne l'est pas. Il faut admettre qu'aucun ne parle la même langue quand bien même c'est la même. Cela admit, le dialogue est dynamique, vivant, sinon, il tourne en rond et est parfaitement stérile, nul ne s'entend chacun voulant imposer son seul sens, sa propre langue contre celle de tous.
-On peut énoncer la différence entre langue et parole et en dire l'articulation. La langue est ce fond commun (mais non communautaire) d'où s'élance une parole singulière, fond commun inappropriable que la parole énonce en propre. Cela se fait à travers le nom du sujet, la singularité qui traverse l'anonymat du nom de celui qui parle.
Désignation :
-Ce que désigne le nom, en premier lieu, ce n'est pas moi, c'est quelqu'un. En second lieu, ça peut bien être de "moi" dont il s'agit, mais seulement à partir du un de ce quelque.
30 janvier 2006
En vrac et comme ça vient (suite)
Origine de la fin :
-Le péché originel, pour le nommer, n'est autre que la conquête de la liberté de l'homme, son arrachement à la sphère de l'éternel, et le début de la mort du dieu. La transgression de la perfection est ce qui voue le dieu à la mort, à la disparition absolue.
-Quand il n'y a plus qu'un seul dieu comme origine et principe de tout ce qui est, c'est comme s'il n'y en avait déjà plus aucun. Le chemin de l'Un est aussi celui de Sa disparition.
-L'invention de la trinité par les chrétiens est une tentative pour lui redonner à la fois corps et présence.
Athéisme :
-La séparation qu'opère le monothéisme est d'emblée irrécupérable : le dieu du monothéisme est un dieu séparé et ne peut être que cela.
-Le monothéisme n'est possible que s'il y a séparation, ce qui en fait déjà un athéisme, un athéisme encore occupé de dieu, habité par lui, mais dans une distance qui l'engage sur la voie de sa propre disparition. Le dieu n'annonce pas tant sa venue, ou son retour, que sa disparition sans fin.
Le fruit défendu :
-Le fruit défendu. Quel est le mot utilisé dans le texte original pour défendu ? En français, on peut l'entendre de deux façons : ce qui est interdit, ou refusé, et ce qui est protégé. Pourquoi serait-il protégé ? Parce qu'il engage celui qui le mange sur une voie qui l'éloigne sans cesse plus du dieu. Il n'est pas seulement celui de la connaissance du Bien et du Mal, mais aussi celui de l'annonce de la mort du dieu. Protéger ce fruit, c'est, pour le dieu, se protéger lui-même. En même temps, cette protection est ce qui en permet la transgression et offre au dieu la possibilité de sa mort enfin. Ainsi, dès le début, le monothéisme inscrit et annonce sa fin.
Imperfections :
-La perfection de la création n'est pas complète, elle comporte d'emblée une double faille. La première est externe, c'est le serpent, le négateur, le tentateur, une créature négative qui empêche la clôture de l'Eden sur lui-même. La seconde est interne, elle appartient à l'homme, c'est la possibilité de dire oui à la négation, d'en être atteint, imperfection qui répond à la première, et même l'accueille.
-Cette double imperfection et du monde et de l'homme est la condition de possibilité du temps de l'histoire et ouvre le sujet à la conscience de soi et de sa principielle liberté.
Certitude :
-Le monde est là, je suis dedans. Tout ce que j'en connais occupe l'espace de mon corps. Ni plus, ni moins. Il y fait nuit, même en plein jour. N'est sûr que l'obstacle, n'est sûre que la question.
-Toute certitude n'est que question. Question qui s'exclame comme pour nier la nuit qui l'habite. Elle affirme sans réplique parce qu'elle ne sait pas. Mieux : qu'elle ne sait pas. Ce qui s'affirme dans la certitude est non-savoir.
-La certitude est non-savoir, elle est hantée par le doute mais elle en fait la force de son affirmation. Le doute confirme la certitude comme question affirmative.
-Elle n'est pas non plus ignorance, juste l'impossibilité de trancher entre les deux. Ce qui s'affirme dans la certitude est une question que le sujet ne peut accepter comme telle. La certitude protège de la question parce qu'elle est la question.
La fin :
-Quand ça commence, il n'y a rien. Après, pas beaucoup plus, mais il est possible de dire : "au moins, là, il y a quelque chose".
-Il y a quelque chose au moins. Quelque chose qui est comme un moins. Ou tendu, orienté vers le moins ? Ce qui apparaît entre d'emblée dans le mouvement de sa disparition. La fin est l'orientation, il n'y en a pas d'autres.
-"Il faut en finir", ne relève pas de la nécessité, mais simplement de l'impossibilité de pouvoir faire autrement. La fin est à la fois certaine et insue.
Mythe :
-Tout mythe n'est que le récit d'un échec nécessaire.
-Il a fallu commencer par perdre pour que le monde advienne. Là est toute la force du négatif, il relance et rejoue le possible, il force ce qui n'appartient pas au temps -l'origine- à y entrer.
-L'origine se raconte en se niant, puisque le récit l'inscrit dans une temporalité dont elle-même est totalement dépourvue.
Autobiographie :
-L'autobiographie est une mise à nu du sujet. Ce qui se montre dans cet acte, c'est le geste par lequel on y parvient.
-Se mettre à nu, c'est enlever un à un tout ce derrière quoi le sujet se cache, essayer d'énoncer une vérité de soi. C'est un geste de dévoilement qui se signifie, car tous les écrans que l'on ôte constituent quelque chose de cette vérité qui s'expose.
-Ce qui importe ce n'est pas d'être nu, c'est donc le geste par lequel on y parvient. Une fois nu, le mouvement s'achève, et cette nudité maintenant atteinte n'a de sens que par le processus qui y aboutit. Ainsi, ce qui importe dans le se mettre à nu, c'est le verbe, l'action, le à nu en est l'orientation, il installe une tension qui oriente la psyché et en organise la mémoire.
Ça commence :
-Ça commence. Il ne sait pas ce que c'est que ce ça qui commence, mais, bon, ça commence. Comment, de quelle manière, il ne sait pas, seulement ça, ça commence. Enfin, ça commence, c'est beaucoup dire, peut-être -ici- quelque chose comme un début, pas vraiment un commencement, juste un début, pour pouvoir dire Voilà, ça commence, quoi, comment, de quelle manière,nul ne le sait, mais bon, on dit, Ça commence, mais ce n’est qu’un début.
-Quand ça commence, il n’est pas de témoin pour l’attester, ne demeure que le témoignage d’une expérience que personne n’a faite. Le commencement témoigne de l’absence du témoin. Bruissement infiniment lointain au plus proche de je, juste avant que je, l’accueillant, le nommant, le formant, un rien plein de la possibilité d’un je.
Le rien des choses :
-Le commencement est comme rien, de ce rien dont s’autorise toute chose, il ne peut être dit, mais il forme récit, il laisse des traces, des signe, des indices, ça s'organise et s'articule pour former quelque chose comme je.
-Entendre le récit de ce qui commence, c’est entrer dans le silence compact du réel. L’insu donne sol que parcourt je, s’y égare, s’y perd, et s’y invente un nom pour refuge -refuge ne protègeant de rien, protègeant du rien-, et abandonne je à la possibilité d’un corps. L’insu est dans le corps ce nom qui cligne et qui dit je.
-je est toujours déjà pris dans ce mouvement qui fait que ça commence et que ça n’en finit pas de commencer.
29 janvier 2006
En vrac et comme ça vient
Nom de l'anonymat :
-La ville. Elle est maintenant, ici, l'évidence, l'espace "naturelle" où se déploie la conscience. Elle s'affirme comme la vérité du monde.
-Le devenir urbain du monde matérialise le devenir humain de l'homme et marque sa dé-naturalisation. La ville se fait dans un éloignement toujours plus grand avec la nature. Elle refoulée et son retour est toujours catastrophique -tsunamis, tempêtes, ouragans, tornades, tremblements de terre, innondations, glissements de terrain.
-La ville est le nom de l'anonymat de chacun. Nul n'y a plus nom ni visage et les corps qui la parcourent ne sont à personne. Chacun n'y occupe que le strict espace de son corps en mouvement, la ville est inappropriable, personne n'y est chez soi. Dans cette ville que je connais -et où je vis-, je suis l'étranger qu'elle reconnaît.
-On n'habite pas la ville, on la hante, la traverse, l'arpent, la parcourt, la pratique. On peut habiter une rue, un quartier, quelques lieux choisis, mais la ville non, c'est trop vaste et trop complexe.
-La ville est le lieu de la proclamation marchande, elle est l'espace publicitaire total. Le regard y est toujours capté -captif. Le message marchand sature les consciences pour atteindre à l'inconscient. Tout ce qui y prend forme -et sens- le fait sur ce fond là.
Identité du même :
-La différence est une valeur marchande. Il y a longtemps que le capitalisme l'a compris, et qu'il l'utilise pour nous refourguer de l'identité en kit. Ce n'est pas qu'il l'a récupérée à son profit, c'est qu'il en a compris le fonctionnement : permettre au même de faire continuité là où il se donne pour rupture -ou écart.
-Ce qui circule dans la différence, c'est le même, elle permet la construction de catégories qui assignent l'individu à un groupe et l'y dissout.
-La différence fonde l'identité -la force- et impose de l'identique, elle se donne comme signe de reconnaissance et d'appartenance, c'est à partir d'elle que l'autre se connaît et de reconnaît.
-La différence ne se revendique que comme même, que dans la mesure où elle se fait même. Elle permet de trier les individus et de les identifier, elle construit la clôture de toute identité.
-L'identité est le lieu de la différence comme marque -ou signature- de l'identique.
-Toute différence peut se ramener -ou se réduire- à du même, la singularité par contre, est absolument irréductible, elle est ce qui excède le même, le déborde et le désoriente, elle permet à chacun de sortir de cette dialectique mortifère de la différence et du même.
La main invisible :
-Ce qui est au principe de l'économie de marché, c'est le calcul, la possibilité de rendre chaque chose calculable, manipulable -même le désir. Paradoxalement, pour pouvoir fonctionner, ce calcul se fonde sur un incalculable : le marché lui-même. Cette incalculable, Adam Smith l'a nommé : "la main invisible du marché". Celle-ci permettrait à l'action des égoïsmes de produire un bonheur pour tous. Ce ne serait qu'en ne se souciant pas de l'autre, en ne poursuivant que son propre intérêt, qu'il serait possible de réaliser le bien de tous.
-Ce qui se dit aussi par là avec cette histoire de main invisible, c'est qu'il n'est pas possible de penser le fonctionnement du marché dans sa totalité, il échape au calcul comme à la raison parce que trop grand et trop complexe : il est donc affaire de confiance -de foi. (cf. Bernard Stiegler)
L'inquestion :
-La foi est étymologiquement lié à la fidélité, non pas à la croyance, elle est même toujours déjà au-delà de la croyance. Elle n'est pas non plus de l'ordre de la raison, ni de la certitude, elle est ce qui échappe à la question, à toute possibilité de question, elle est par principe inquestionnable, l'inquestion même. La foi ne s'autorise que d'elle même, elle est sans intériorité ni extériorité, elle n'est pleine que d'elle-même, complètement, totalement, donc non pas vide ou néant, mais au contraire plénitude absolue. La foi est un plein que rien ne saurait entamer. C'est pour ça que le marché à quelque chose d'inquestionnable et d'inattaquable, parce qu'il s'appuie tout entier sur la foi, qui est dès lors pure transcendance débarrassée du divin.
-L'idéologie libérale est une théologie profane où le Père est le marché, le Fils la marchandise, et le Saint-Esprit le marchand.
Un monde séparé :
-Mais l'économie cherche à se faire passer pour science plutôt que loi -logos plutôt que nomos. L'économie est loi, une loi qui reçoit -ou devrait recevoir- sa forme et sa nécessité de l'oikos -la maison, l'habitat.
-L'oikos-nomos devrait permettre à chacun d'habiter le monde, de dessiner, en creux, une place pour tous et pour chacun. C'est-à-dire penser l'homme comme non-séparé du monde. Mais l'économie ne s'autorise plus que d'elle même, elle est, littéralement, hors-sujet, elle ne crée plus les conditions de possibilités de l'habitation du monde, mais s'occupe simplement d'une accumulation de richesse dont la redistribution est confisquée par peu.
-L'étendue proliférante du marché dissémine partout sa certitude conquérante.
La Loi de la Maison :
-L'économie s'est coupée de l'écologie, la règle, la loi (le nomos), de la raison et de la science (le logos).
-La maison, l'habitat (l'oikos), n'est plus que le lieu de la production et de la circulation marchande, l'individu n'y a sa place que dans la mesure où il en facilite le flux.
-La loi ne nous regarde plus.
-Il faudra bien, à un moment ou à un autre, payer l'air qu'on respire et les mots qu'on prononce.
-Le calcul manipule des objets sans sujet.
-Si le désir devient un objet calculable, chacun est dès lors radicalement séparé de lui-même.
"In God we trust" :
-"In God we trust" : mais dieu n'est plus que le néant d'où s'autorise le marché.
-Il y a eu un déplacement, mais c'est toujours de foi qu'il s'agit. Auparavant, la foi dans le dieu organisait le monde et lui donnait sens, il était une transcendance qui avait encore un nom, maintenant, c'est le marché qui occupe cette place, mais on ne peut pas dire qu'il s'agisse-là d'un nom.
-Le dieu était une transcendance verticale, le marché est une transcendance horizontale, le dieu était pure concentration immobile, le marché, étendue proliférante.
-(Comment, vous réclamez votre part ? Mais vou l'avez votre part. Votre part c'est la misère).
Mort du sens :
-La raison n'est plus que raisonnement, et la pensée, simple calcul. La marchandise structure la monde et lui donne "sens", mais un sens strictement réduit à sa valeur d'échange, sans plus aucune possibilité pour lui d'échapper à la saisie du calcul, ni de se fonder hors de lui-même, un sens uniquement fonctionnel, précis, certain, fidèle. Un sens à contre-sens, hors-sujet, où tout y est assigné à son nom.
-Un sens plein est comme mort. C'est un objet totalement compréhensible qui n'ouvre sur rien. Tout comprendre, c'est entrer dans l'espace de la mort, c'est tout nier absolument.













