Nom de l'anonymat :

-La ville. Elle est maintenant, ici, l'évidence, l'espace "naturelle" où se déploie la conscience. Elle s'affirme comme la vérité du monde.

-Le devenir urbain du monde matérialise le devenir humain de l'homme et marque sa dé-naturalisation. La ville se fait dans un éloignement toujours plus grand avec la nature. Elle refoulée et son retour est toujours catastrophique -tsunamis, tempêtes, ouragans, tornades, tremblements de terre, innondations, glissements de terrain.

-La ville est le nom de l'anonymat de chacun. Nul n'y a plus nom ni visage et les corps qui la parcourent ne sont à personne. Chacun n'y occupe que le strict espace de son corps en mouvement, la ville est inappropriable, personne n'y est chez soi. Dans cette ville que je connais -et où je vis-, je suis l'étranger qu'elle reconnaît.

-On n'habite pas la ville, on la hante, la traverse, l'arpent, la parcourt, la pratique. On peut habiter une rue, un quartier, quelques lieux choisis, mais la ville non, c'est trop vaste et trop complexe.

-La ville est le lieu de la proclamation marchande, elle est l'espace publicitaire total. Le regard y est toujours capté -captif. Le message marchand sature les consciences pour atteindre à l'inconscient. Tout ce qui y prend forme -et sens- le fait sur ce fond là.

Identité du même :

-La différence est une valeur marchande. Il y a longtemps que le capitalisme l'a compris, et qu'il l'utilise pour nous refourguer de l'identité en kit. Ce n'est pas qu'il l'a récupérée à son profit, c'est qu'il en a compris le fonctionnement : permettre au même de faire continuité là où il se donne pour rupture -ou écart.

-Ce qui circule dans la différence, c'est le même, elle permet la construction de catégories qui assignent l'individu à un groupe et l'y dissout.

-La différence fonde l'identité -la force- et impose de l'identique, elle se donne comme signe de reconnaissance et d'appartenance, c'est à partir d'elle que l'autre se connaît et de reconnaît.

-La différence ne se revendique que comme même, que dans la mesure où elle se fait même. Elle permet de trier les individus et de les identifier, elle construit la clôture de toute identité.

-L'identité est le lieu de la différence comme marque -ou signature- de l'identique.

-Toute différence peut se ramener -ou se réduire- à du même, la singularité par contre, est absolument irréductible, elle est ce qui excède le même, le déborde et le désoriente, elle permet à chacun de sortir de cette dialectique mortifère de la différence et du même.

La main invisible :

-Ce qui est au principe de l'économie de marché, c'est le calcul, la possibilité de rendre chaque chose calculable, manipulable -même le désir. Paradoxalement, pour pouvoir fonctionner, ce calcul se fonde sur un incalculable : le marché lui-même. Cette incalculable, Adam Smith l'a nommé : "la main invisible du marché". Celle-ci permettrait à l'action des égoïsmes de produire un bonheur pour tous. Ce ne serait qu'en ne se souciant pas de l'autre, en ne poursuivant que son propre intérêt, qu'il serait possible de réaliser le bien de tous.

-Ce qui se dit aussi par là avec cette histoire de main invisible, c'est qu'il n'est pas possible de penser le fonctionnement du marché dans sa totalité, il échape au calcul comme à la raison parce que trop grand et trop complexe : il est donc affaire de confiance -de foi. (cf. Bernard Stiegler)

L'inquestion :

-La foi est étymologiquement lié à la fidélité, non pas à la croyance, elle est même toujours déjà au-delà de la croyance. Elle n'est pas non plus de l'ordre de la raison, ni de la certitude, elle est ce qui échappe à la question, à toute possibilité de question, elle est par principe inquestionnable, l'inquestion même. La foi ne s'autorise que d'elle même, elle est sans intériorité ni extériorité, elle n'est pleine que d'elle-même, complètement, totalement, donc non pas vide ou néant, mais au contraire plénitude absolue. La foi est un plein que rien ne saurait entamer. C'est pour ça que le marché à quelque chose d'inquestionnable et d'inattaquable, parce qu'il s'appuie tout entier sur la foi, qui est dès lors pure transcendance débarrassée du divin.

-L'idéologie libérale est une théologie profane où le Père est le marché, le Fils la marchandise, et le Saint-Esprit le marchand.

Un monde séparé :

-Mais l'économie cherche à se faire passer pour science plutôt que loi -logos plutôt que nomos. L'économie est loi, une loi qui reçoit -ou devrait recevoir- sa forme et sa nécessité de l'oikos -la maison, l'habitat.

-L'oikos-nomos devrait permettre à chacun d'habiter le monde, de dessiner, en creux, une place pour tous et pour chacun. C'est-à-dire penser l'homme comme non-séparé du monde. Mais l'économie ne s'autorise plus que d'elle même, elle est, littéralement, hors-sujet, elle ne crée plus les conditions de possibilités de l'habitation du monde, mais s'occupe simplement d'une accumulation de richesse dont la redistribution est confisquée par peu.

-L'étendue proliférante du marché dissémine partout sa certitude conquérante.

La Loi de la Maison :

-L'économie s'est coupée de l'écologie, la règle, la loi (le nomos), de la raison et de la science (le logos).

-La maison, l'habitat (l'oikos), n'est plus que le lieu de la production et de la circulation marchande, l'individu n'y a sa place que dans la mesure où il en facilite le flux.

-La loi ne nous regarde plus.

-Il faudra bien, à un moment ou à un autre, payer l'air qu'on respire et les mots qu'on prononce.

-Le calcul manipule des objets sans sujet.

-Si le désir devient un objet calculable, chacun est dès lors radicalement séparé de lui-même.

"In God we trust" :

-"In God we trust" : mais dieu n'est plus que le néant d'où s'autorise le marché.

-Il y a eu un déplacement, mais c'est toujours de foi qu'il s'agit. Auparavant, la foi dans le dieu organisait le monde et lui donnait sens, il était une transcendance qui avait encore un nom, maintenant, c'est le marché qui occupe cette place, mais on ne peut pas dire qu'il s'agisse-là d'un nom.

-Le dieu était une transcendance verticale, le marché est une transcendance horizontale, le dieu était pure concentration immobile, le marché, étendue proliférante.

-(Comment, vous réclamez votre part ? Mais vou l'avez votre part. Votre part c'est la misère).

Mort du sens :

-La raison n'est plus que raisonnement, et la pensée, simple calcul. La marchandise structure la monde et lui donne "sens", mais un sens strictement réduit à sa valeur d'échange, sans plus aucune possibilité pour lui d'échapper à la saisie du calcul, ni de se fonder hors de lui-même, un sens uniquement fonctionnel, précis, certain, fidèle. Un sens à contre-sens, hors-sujet, où tout y est assigné à son nom.

-Un sens plein est comme mort. C'est un objet totalement compréhensible qui n'ouvre sur rien. Tout comprendre, c'est entrer dans l'espace de la mort, c'est tout nier absolument.